Voilà un aperçu de l'insécurité ici... Et je parle de la VRAIE insécurité, pas "l'insécurité française" dont les médias se font un plaisir de parler avant les élections (2002 et apparemment en ce moment ça revient aussi non ? je ne suis pas avec beaucoup d'assiduité les débats...), et qui j'avoue me fait rire un peu, maintenant que je suis à Rio.

Donc l'insécurité ici c'est quoi... L'insécurité, ça saute avant tout aux yeux et aux oreilles, et je l'ai remarqué très rapidement en arrivant ici : tout le monde en parle, et tous les journaux en parlent, du matin au soir. Ici les marchands de journaux exposent tous les journaux pour que tout le monde puisse voir la 1ère page du journal (je crois pas que ça existe en France non ? ma mémoire faiblit j'avoue). Et qu'est-ce qu'il y a sur la 1ère page de TOUS les journaux : les histoires de violence, de gens qui se sont fait tuer, agresser, blesser, la "guerre" entre la police et les favelas (trafiquants de drogue), et entre la police et les agresseurs (qui se font en général tuer si la police les choppe). Moi j'appelle ça vraiment une guerre, vu le comportement des 2 clans et vu le discours des gens en général, qui ont peur DES agresseurs et souhaitent LEUR mort : "les agresseurs" = UN groupe de gens à Rio dont il faut se débarasser (c'est le discours émergent). Et les gens s'aglutinent dans la rue pour lire ces histoires des journaux, et n'entendent presque que parler de ça à la télé (et comme la télé ici est allumée du matin au soir, dans la majorité des foyers...) Ça fait un sacré lavage de cerveau, qui amène selon moi aussi à une part de paranoïa. Autre chose importante : tout le monde ici s'est soit fait agresser au moins une fois (un pote à moi s'est déjà fait agressé 8 fois), soit connais 1,2,3,10 personnes dans son entourage qui se sont déjà fait agresser. Bref ça fait partie du quotidien de tout le monde...

Quant à nous étrangers ici, on a évidemment beaucoup plus de chances de se faire agresser, puisque si on a une gueule de touriste ou qu'on se comporte comme un touriste, on attire le regard... Touriste = source d'argent. Romain (autre étudiant de l'IEP) s'est déjà fait agresser 2 fois, dont une fois au couteau la semaine dernière... Et moi, la seule chose qui m'est arrivée c'était il y a 2 jours : quelqu'un a essayé de me prendre mon portable des mains, le soir dans le bus. Il était super agressif (c'est ça qui fait qu'ils arrivent en général à leurs fins) mais n'avait pas d'arme (du moins...pas visible) et quel a été mon réflexe ? résister bien sûr. Ce que j'ai appris depuis 8 mois à ne pas faire si ça m'arrivait de me faire agresser... Ça a pris 10 secondes, j'ai résisté avec mes mains, ai crié et le gars est sorti du bus. Comme j'étais à l'avant, je n'ai pas vu si quelqu'un a réagi à l'arrière mais je suppose que non. A moins qu'il y ait une grande foule de gens pour se lancer à l'assaut de l'agresseur (ce qui est arrivé à ma coloc' allemande, qui s'était fait piquer son appareil numérique par un gosse et une foule de gens qui passait a couru après lui et elle a récupéré son appareil photo, j'y croyais pas mes yeux)...en général si les gens voient quelqu'un se faire agresser, qu'est-ce qu'ils font ? ils s'enfuient en courant, de peur de se faire agresser aussi, voire se faire tuer si l'agresseur a une arme... Je suis donc sortie plus tard du bus, un peu tremblante... Mais j'étais - et suis encore - plus choquée et écoeurée par l'état des choses ici, que par ce qu'il m'est arrivé (c'était pas grand chose). Car cette insécurité ne reflète que l'état de la société brésilienne : une des sociétés les plus inégalitaires au monde. Et je suis toujours autant pris de nausées qu'au début quand je marche dans la rue : je sors de chez moi une vieille femme mal habillée, maigre, est en train de fouiller ma poubelle, 50m plus loin un enfant, ultra maigre, me demande de l'argent, 50m plus loin une femme avec un bébé dans les bras, assise dans la rue, me demande aussi de l'argent, arrivée à une place devant la fac un homme est allongé par terre, inconscient ou en train de dormir, probablement assomé par la drogue, etc etc... Je sais pas comment font les gens pour supporter ça, j'imagine qu'étant nés là-dedans ils sont maintenant indifférents (pour la plupart) à ces inégalités, et ne réagissent dont pas. A part souhaiter la mort des agresseurs ou le renforcement de la politique de répression. Le peuple brésilien est un peuple spécialement...passif. Et c'est pas une nouveauté, tout le monde le sait. Mes potes étudiants et mes profs le disent. Pourquoi les médias et les politiques ne parlent pas de la dictature et des tortionnaires encore non jugés ? Mon prof me l'a dit : le peuple ne veut pas en entendre parler. Pourquoi quand un artiste connu fait une chanson coup de gueule (paroles style "mais quand allez-vous vous bouger le cul pour faire changer les choses ??"), ses ventes baissent ? Ça saoule tout le monde d'entendre ça, voyons. Ce que les Brésiliens veulent être et sont fiers d'être : un peuple "heureux", heureux de vivre, qui a la joie de vivre, fait la fête, danse et chante tout le temps. Ça c'est leur mot d'ordre, et y a pas intérêt à remettre ça en question. T'es quelqu'un de triste, ou de dépressif, ou qui se pose des questions, se remet en question : t'as pas ta place ici. J'y croyais pas au début mais après avoir entendu plein de discours allant de ce sens je peux le dire : c'est vrai.